Nature & écologie

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La langouste des Baronnies

Auteur: le Luminaire
Dernière modification le Samedi 30 juin 2012

La langouste des Baronnies

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Les montagnes qui séparent les vallées de la Méouge et du Jabron, domaine d’hôtes emblématiques comme l’aigle royal et le chamois, sont réputées pour abriter une flore et une faune variées; elles font le bonheur des randonneurs et autres amateurs d’espaces vierges, de sources d’eau pure et de champignons. Elles sont cependant moins connues pour être le territoire de la langouste.

La langouste en question, de mœurs terrestres, n’est évidemment pas une proche parente de celle qui peuple les mers, mais partage avec cette dernière une silhouette élancée, deux longues antennes, et des pattes articulées toutefois moins nombreuses.

En effet, la langouste maritime est un crustacé à dix pattes, tandis que celle qui nous intéresse n’en comporte que six, une caractéristique de la classe des insectes.

Il s’agit précisément d’une sauterelle aptère (sans ailes), dont la longueur du corps peut dépasser une dizaine de centimètres, lui donnant de fait le statut de plus grand insecte d’Europe.

On l’appelle Magicienne dentelée, Sorcière dentelée, ou encore Langouste en Provence. Sa dénomination scientifique est Saga pedo.

Sa robe verte, parfois grisâtre ou teintée de rose, avec une ligne latérale blanche, se confond parfaitement dans son milieu naturel d’autant qu’elle reste parfaitement immobile. Ses pattes sont longues et garnies d’épines - d’où son nom de « dentelée ». Celles de devant, robustes et positionnées de manière à pouvoir se projeter en avant, révèlent son comportement prédateur. Particulièrement vorace, notre Langouste chasse à l’affût et capture des criquets et sauterelles, parfois de taille imposante comme par exemple le Dectique, grosse sauterelle aux mandibules puissantes.

La découverte d’une Magicienne dentelée est toujours un événement, car cette espèce est particulièrement discrète : de mœurs nocturnes, elle reste cachée durant la journée parmi la végétation et, de plus, la densité de ses populations est généralement faible. Cette discrétion l’a d’ailleurs

faite considérée comme une espèce rare, et elle bénéficie d’un statut de protection au niveau national et européen.

La Langouste est d’affinité méditerranéenne, répartie du nord de l’Espagne au Caucase, à travers la Provence, l’Italie et les Balkans. Elle peuple les garrigues, friches et autres milieux secs et ensoleillés, de la plaine à 1700 mètres d’altitude. Je l’ai personnellement rencontrée, le plus souvent postée dans une touffe de lavande sauvage, sur les adrets de la Montagne de Palle, du Riâble, au Plan du Château, dans des milieux dégagés qualifiés de garrigues supra-méditerranéennes par les botanistes.

Elle peut être repérée de mai à septembre, sous sa forme d’adulte à partir de la fin juillet.

Mais le plus étonnant chez cette espèce est encore son mode de reproduction. Faisant partie du club restreint des animaux ayant opté pour la parthénogenèse, la femelle Magicienne dentelée pond des œufs auto-fécondés, sans la moindre intervention d’un congénère. Ces œufs donnent naissance quasi exclusivement à des femelles, le mâle étant inconnu jusqu’à très récemment, observé en effet avec certitude pour la première fois en 2005 ! Ils sont pondus dans le sol, enfoncés à plusieurs centimètres de profondeur grâce à la tarière (ou oviscapte) qui se situe à l’arrière du corps. Cet organe inquiétant, en forme de sabre, est propre à l’ensemble des sauterelles femelles et n’a d’autres utilisations que celle de la ponte. Les armes redoutables de ce prédateur des lavandes sont, hormis ses pattes ravisseuses, ses mandibules acérées qui lui permettent de dépecer ses proies sans difficulté.

Je vous invite donc à rechercher cet hôte de nos montagnes, dont une légende orientale raconte qu’il indique le chemin au pèlerin égaré. Prêtez attention aux buissons et lavandes des lieux inhospitaliers, peut-être que s’y camoufle la langouste des garrigues !

Stéphane BENCE

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